La langue bretonne

 

la langue bretonne dit "faire l'ecole du renard" pour la buissonièreà l'école publique de Daoulas, la langue bretonne s'apprend en immersion

 

La langue bretonne est présente un peu partout. Est-ce bon pour le tourisme? Lorsque vous venez en Bretagne, vous avez l’occasion de voir sur les routes de la signalétique bilingue breton-française, ou à la radio d’entendre des émissions en langue bretonne… Rassurez vous, c’est normal. Ce n’est pas parce qu’il y aurait des personnes incapables de comprendre le français. Dans un contexte de mondialisation où chacun est mangé à la sauce disney (ou autre du même acabit) nous avons intérêt, pour survivre, à affirmer notre identité. Beaucoup de monde ici parle et comprend le breton. Il y a des écoles bilingues. Mes enfants vont à l’école bilingue publique.

Mais la langue bretonne est toujours combattue avec acharnement (voir ci-dessous la citation de Victor Hugo). La France est le seul pays qui n’a pas signé la charte européenne des langues minoritaires et c’est un des derniers pays au monde où l’intégrisme linguistique prévaut.

Votre hôte ne pratique pas le breton mais ses enfants sont scolarisés en immersion dans la langue bretonne.

« Les bretons parlent une langue morte qui fait habiter une tombe à leur pensée » Victor Hugo, dans Quatre-vingt-treize, 1874

Quand les bretons étaient étrangers en France

En ces temps où l’identité nationale le dispute à l’intégration ou à la politique de l’immigration, il m’a semblé intéressant d’évoquer les préjugés que nos élites ont nourris envers les bretons et plus particulièrement les bas-breton.

En effet, notre nation France, en terme d’entité territoriale dans sa forme parfaite d’hexagone protégés par ses frontières naturelles que sont la Méditerranée et les Pyrénées au Sud, les Alpes, le Jura et le Rhin à l’Est, Les Ardennes au Nord, La Manche et l’Océan Atlantique à l’Ouest, n’est qu’une construction de l’histoire qui s’est fait et défait aux cours des siècles. Beaucoup de régions qui constitue la France telle que nous la visualisons aujourd’hui ont été rattachées relativement récemment à la France. La Bretagne qui devint « une province réputée étrangère » en 1532, et ne deviendra pleinement française qu’en 1790. La Franche-Comté en 1678. La Corse en 1789. La Savoie en 1860. L’Alsace a navigué entre France et Allemagne. On peut multiplier les exemples. Essayer donc de gommer ses régions de la carte de France et vous la trouverez certainement amputée, c’est dire à quel point notre vision de la France en tant qu’espace géographique est formaté par la représentation symbolique que sont les cartes (de même que les mappemondes nous projettent une image faussée du monde en mettant l’Europe au centre, essayez donc de trouver une mappemonde japonaise vous serez fort surpris). Cette vision exclue de fait les territoires extra-métropolitain, confettis d’un empire colonial défait, et même la Corse que son caractère insulaire empêche (n’est-ce pas Mme Royal) d’être tout à fait Française (sauf quand il faut se partager les postes de pouvoir).

La Bretagne est intéressante, car elle se partage en deux, la Haute-Bretagne (la moitié Est pour simplifié) qui est de langue romane (comme le français) et la Basse-Bretagne (la moitié Ouest) qui est de langue celtique (le breton). Or, l’identité nationale française s’est appuyée sur la langue. D’où une guerre incessante contre ce que les élites « éclairées » qualifiaient avec mépris de parlers locaux ou de patois (on verra plus loin que ce temps n’est pas terminé). Je citerai une phrase d’Antoine Rivarol, dans son Discours sur l’Universalité de la langue française en 1782 « Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct (…) la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français.  » J’ose espérer que personne ne soutiendrait pareil ineptie de nos jours, mais je n’en suis pas persuadé. La France est convaincue par l’Universalité de sa langue comme de ses valeurs, ce qui peut sembler un rien présomptueux. Son territoire (je ne parle pour l’instant que de ce que nous nommerons la « métropole ») est peuplé d’étrangers aux coutumes étranges et aux idiomes imprononçables, « Croyez-moi, Monsieur, le catalan qui me faisait tant enrager n’est qu’un jeu d’enfant auprès du bas breton. C’est une langue que celle-là. On peut la parler fort bien, je crois, avec un baillon dans la bouche , car il n’y a que les entrailles qui paraissent se contracter quand on cause en bas breton. Il y a surtout l’h et le c’h qui laissent loin derrière la jota espagnole. Les gens qui parlent cette belle langue sont bons diables, mais horriblement sales(…) On voit dans les villages les enfants et les cochons se roulant pêle-mêle sur le fumier, et la pâtée que mangent les premiers serait probablement refusée par les cochons du Canigou.  » (Prosper Mérimée, lettre à Jaubert de Passa, 1835) .

La Bretagne prend pleinement part à la révolution française, et pourtant des députés bretons se voient interpeller par Mirabeau « Etes-vous Bretons ? Les Français commandent ! ». La chouannerie, qui est plutôt vendéenne, et haute-bretonne, permet d’en rajouter sur le breton, « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton » dira Barrère. On peut comprendre qu’en ces temps troublés le raisonnement soit un peu biaisé. Pourtant, la fin de la période révolutionnaire vit continuer le combat contre le breton.

Au XIXème siècle la Bretagne est toujours perçue comme une colonie, « La Bretagne est une colonie comme l’Alsace et les Basques, plus que la Guadeloupe  » dira Michelet en 1831, tandis qu’Auguste Romieu, le sous-préfet de Quimperlé dira à la même époque, « La Basse-Bretagne, je ne cesserai de le dire, est une contrée à part qui n’est plus la France. Exceptez-en les villes, le reste devrait être soumis à une sorte de régime colonial . Je n’avance rien d’exagéré  » (Auguste Romieu, sous-préfet à Quimperlé, 1831). Ce même Romieu préconisait d’ailleurs des méthodes originales, « Créons, pour l’amélioration de la race bretonne, quelques-unes de ces primes que nous réservons aux chevaux et faisons que le clergé nous seconde en n’accordant la première communion qu’aux seuls enfants parlant le français  » . On en reste bouche bée.

Il n’y a pas que la langue qui soit attaquée, « Les Bas-Bretons ont un langage dur et difficile à comprendre. Leurs habitudes, leurs coutumes, leur crédulité et leurs superstitions leur laissent à peine une place au dessus de l’homme sauvage . Le paysan y est d’une malpropreté dégoûtante. Son habitation peut presque se comparer à celle d’Hottentots(…) En général les paysans ont une mauvaise physionomie, stupide et brutale à la fois.  » (Malte Brun, 1831) . Ou encore, « Le petit Breton est abandonné à lui-même dès qu’il peut marcher. A peine vêtu, malpropre, il patauge toute la journée par les chemins, mange à l’écart un morceau de pain noir, joue peu, ne parle pas(…) S’il a huit ans d’âge physiquement, il en a trois à peine pour le développement intellectuel….  » (Poitrineau, inspecteur d’académie à Vannes, Instruction, 1897). D’autre joyeuseté du même ordre suivront, notamment au moment de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui vit des frictions dans une partie de la Bretagne (il existe aussi une Bretagne rouge, souvent ignorée).

1951 vit la promulgation de la loi Deixonne, première loi française visant à autoriser l’enseignement des langues régionales de France, de manière facultaive. Un député socialiste réagit, « Comment ! On veut nous apprendre le dialecte des cavernes !  » . Plus récemment, en 1969 paraissait cette annonce dans l’Agriculteur de l’Aisne, « Nous vous demandons de faire connaître, avant le 8 janvier au syndicat betteravier, vos besoins en main d’oeuvre. Préciser la catégorie : Bretons, Italiens, Espagnols, Portugais, Marocains,…  » . Pour la bonne bouche, « la France à besoin de fabriquer des informaticiens parlant anglais et on va fabriquer des bergers parlant breton ou occitan  » (Claude Allègre, avril ou mai 2001) .

On pourrait certainement faire le même recensement de petites phrases pour beaucoup de régions françaises, pour nos anciennes colonies, je citerai notamment De Gaulle, « Qu’est-ce que les Arabes ? Les Arabes sont un peuple qui, depuis les jours de Mahomet, n’ont jamais réussi à constituer un État… Avez-vous vu une digue construite par les Arabes ? Nulle part. Cela n’existe pas. Les Arabes disent qu’ils ont inventé l’algèbre et construit d’énormes mosquées. Mais ce fut entièrement l’œuvre des esclaves chrétiens qu’ils avaient capturés… Ce ne furent pas les Arabes eux-mêmes… Ils ne peuvent rien faire seuls. «  Elles mettent en lumière un racisme latent (qui n’est pas spécifiquement français), qu’on a pu voir à l’oeuvre lors du vote de la loi « sur les aspects positifs de la colonisation » (forcément vu notre supériorité intellectuelle, culturelle et linguistique nous ne pouvons qu’éclairer des peuples demeuré dans les ténèbres).

L’Autre est présenté, inconsciemment peut-être, comme quelqu’un dont les habitudes, les moeurs sont étranges, anormales, voire monstrueuses. « On respecte ses règles (celles de la France), c’est-à-dire qu’on est pas polygame, on ne pratique pas l’excision sur ses filles, on n’égorge pas le mouton dans son appartement et on respecte les règles républicaines » disait Sarkozy. Pourquoi la presse, suite au meurtre et au viol de Sophie Gravaud, nous parle d’un suspect « nantais d’origine bosniaque », ou « bosniaque », ou « français d’origine bosniaque », ou encore « clandestin d’origine bosniaque » ? On lit couramment un « français d’origine maghrébine » quand la presse évoque un fait divers. L’origine, ethnique dirons-nous, aurait-elle une valeur explicative dans l’acte ? Surtout, cela conduit à un schéma mental chez l’auditeur, le lecteur ou le téléspectateur, le crime est étranger. Pour corriger le tir, il serait peut-être bon de parler de suspect d’origine française quand il s’appelle Jean-Pierre Durand. Ou alors, suis-je trop politiquement correct ?